Quand j’étais étudiant à l’université, il y a de celà maintenant plus de trois ans, j’étais membre du club d’iaido. Le iai, c’est, expliqué vulgairement, l’art de dégainer et de frapper simultanément et rapidement. Il y a de nombreuses “écoles” ou 流 (ryu) avec leurs techniques et leurs formes distinctes.
Jusqu’à récemment, il m’a été difficile de poursuivre la pratique du iai ici au Japon. Pour plusieurs raisons, qui incluent la petitesse et l’isolation de Kikuchi, l’intensité de ma pratique du kendo dans ma dernière année, et beaucoup de paresse. J’arrivais à m’exercer l’été dans le dojo de mon école avant la pratique de kendo, mais sans régularité ni sensei pour me guider, ce n’était pas l’idéal. Je ne suis pas fier de mon manque d’assiduité, et je paie pour à chaque fois que je mets les pieds au dojo et que je prend mon sabre en main.
Parce que j’ai finalement recommencé à pratiquer le iai de façon sérieuse.

Je vous présente le Kumamoto Budokan.
C’est le dojo préfectural, probablement le plus gros de la préfecture. Il y a un dojo de kendo au premier étage avec des estrades, avec deux dojos plus petits et un gros dojo avec des tatamis pour le judo et l’aikido au troisième. Les seules choses qui manquent, ce sont des vestiaires et des espaces de stationnement. Enfin, il y a en a, juste, pas assez, et le samedi il faut arriver tôt pour pouvoir se stationner et se changer. J’irais bien en train, mais un équipement de kendo, c’est lourd, ca pue, et ca se transporte mal dans les trains plutôt exigus de la ville.
Mais ca reste tout de même un dojo extraordinaire. Kumamoto est une région assez traditionnelle (dans un pays déjà pas mal conservateur), et il y a une population de haut gradés et de pratiquants très expérimentés et dévoués. Il y a probablement plus de 7e et 8e dan de n’importe quel art martial ici a Kumamoto qu’au Canada au grand complet (et pourquoi pas en Amérique du Nord).
C’est le dojo de kendo, au premier étage. J’ai pris la photo des estrades au deuxième. C’est suffisamment grand pour que le samedi on puisse être plus d’une soixantaine de kenshi (kendo-istes) à pratiquer sans se marcher sur les pieds, du moins, pas trop.
Pour le kendo, a tous les soirs de semaine. Il n’y a pas de classe organisée ou de cours. Les kenshi haut gradés (7, 8 dan) s’alignent du côté du kamiza (l’autel que vous voyez au centre de la photo). Les autres vont de l’autre côté du dojo et font la file devant le sensei avec lequel ils veulent s’exercer. Enfin, je ferai un autre post plus détaillé sur le kendo une autre fois.
Tout ca pour dire qu’à travers la multitude de pratiquants d’arts martiaux de haut niveau qui fréquentent le Budokan, j’ai finalement réussi à trouver un groupe de iai et un sensei pour m’accepter dans son dojo.
Il s’agit du dojo de Kimura sensei. Kimura sensei est un samurai, un vrai. Il ressemble à ces sensei qu’on voit parfois dans les films. C’est un homme assez âgé, et il ne prend pas souvent son sabre en main pour nous enseigner, mais dans sa voix et dans son maintien, il inspire la confiance et le respect. Il est sévère, impitoyable même envers ses élèves. Il fait parfois peur, mais on voit qu’il se préoccupe vraiment de ses élèves.
La pratique se déroule le dimanche chez Kimura sensei. On installe des bâches bleues de pique-nique avec des tatamis, et on s’exerce dehors. Qu’il fasse chaud, froid, neige ou vente, ça fait partie de la pratique. Le tout se déroule sous le regard attentif et sévère de Kimura sensei. C’est épuisant et demandant comme pratique. Le dimanche, je me lève a 7 heures pour aller au dojo, je rentre chez nous à midi, et je dors jusqu’a 4 heures. C’est à ce point.
C’est un entraînement spartiate, mais les progrès sont à la mesure de l’entraînement. À ma deuxième semaine chez Kimura sensei, il demande à me voir après la pratique. Il me dit “Tu peux passer ton examen de 1ère dan le mois prochain.” Et moi de répondre “Avec un peu moins de deux mois de pratique, je n’ai pas confiance en ma technique…” Kimura sensei balaie mon inquiétude d’un revers de son sabre de bois. “Si tu me dis que tu vas te présenter au test, moi je vais m’arranger pour que tu sois sois capable de le faire.” Évidemment, je ne pouvais pas refuser, et c’est ainsi que je suis officiellement devenu l’élève de Kimura sensei.
C’est le badge du dojo Kimura avec mon nom “Tremblay” en Japonais dessus.
Le dit examen était le Dimanche 4 octobre. Il y avait environ une quarantaine de kenshi de différents niveaux venant de plusieurs dojo. Il y avait d’abord l’examen écrit. Il nous fallait répondre à quelques questions sur les principes de base du iai ainsi que nommer les parties du katana. En Japonais. J’avais passé de longues heures à étudier et à me préparer alors cette partie fut surprenamment facile pour moi.
C’est le “enbu”, la démonstration de techniques devant les sensei, qui m’inquiétait le plus. Oui, j’ai fait du iai trois ans à l’université, mais il s’agit ici d’un style complètement différent. Au dojo à l’université, on pratiquait principalement le style “Musoshinden ryu”, mais ici au Japon, tous les kenshi pratiquant le iai doivent d’abord apprendre une série de techniques de base, le “seitei” iai. Et bien que j’aie déjà dans une vie antérieure pratiqué le seitei à l’université, j’avais évidemment tout oublié et il a fallu tout reprendre du début.
Avec tous les conseils, recommendations et corrections que j’ai reçues de mes sensei et sempai au dojo, j’étais convaincu que ma technique était complètement invalide, et ma confiance en moi en avait pris un coup.
Enfin, une fois au Budokan pour l’examen, il était un peu tard pour avoir des doutes. Et avec tous ces sensei et kenshi d’autres dojo présents, ma fierté (et peut-être aussi ma peur de Kimura sensei…) ont pris le dessus sur mon inquiétude.
Je ne pourrais pas vous dire comment s’est déroulée ma démonstration. Du moment ou j’ai passé mon katana à ma ceinture au moment du dernier salut, il y a comme eu une sorte de vide, et je ne me souviens pas bien de ce qui s’est passé. Je sais que j’ai fait mes kata sans me tromper, et que je les ai fait plus rapidement que les deux autres élèves du groupe. Mais je n’avais aucune idée si j’avais bien fait ou si j’avais complètement raté.
Enfin, maintenant que je connais les résultats et que j’ai vu le vidéo, je peux vous dire que j’ai passé, et avec un certain panache si je me permets. Juste avant l’examen, Kimura sensei nous avait dit à nous, les trois nouveaux, que nous étions déjà 1ere dan à ses yeux, et que ce qu’il voulait voir, c’est à quel point nous étions proches du 2e dan. Je ne le croyais pas trop, mais après avoir vu les élèves d’autres dojo, il faut admettre qu’il y a une différence entre notre dojo et les autres. La sévérité et le sérieux de l’entraînement paraissent dans de telles occasions.
Enfin, tout celà pour dire que je suis maintenant membre gradé 1 dan de la fédération Japonaise de kendo (qui est également en charge du iai à travers le pays), en plus d’être élève d’un vrai dojo à l’ancienne, à l’entraînement spartiate et au sensei sévère. C’est une chance immense que j’ai, et j’ai l’intention d’y mettre toute mon énergie. C’est une route qui ne fait que commencer, et je vais continuer à vous en conter l’histoire ici, si bien sur, vous me faites l’honneur de me lire.


